Identités territoriales multiples et cohésion sociale

Luis Moreno
Luis MorenoProfesseur et chercheur au Conseil supérieur de la recherche scientifique, à Madrid (Espagne).
Luis Moreno est professeur et chercheur au Conseil supérieur de la recherche scientifique, à Madrid (Espagne). Ses principaux travaux s’inscrivent dans le sillon de la politique comparée, et portent sur les politiques sociales et l’État-providence, ainsi que sur les politiques territoriales (décentralisation, fédéralisme, nationalisme, et européanisation). Parmi ses nombreuses publications, mentionnons The Federalization of Spain (2001), The Territorial Politics of Welfare (2005, avec Nicola McEwen), Nationalism and Democracy (2010, avec André Lecours), et Diversity and Unity in Federal Systems (2010, avec César Colino).

Résumé

Les identités territoriales multiples sont le reflet de la sédimentation de loyautés partagées et d’aspirations politiques qui se rattachent à divers niveaux de gouvernance. La « question Moreno » a été développée à partir d’une échelle comprenant cinq catégories, nous renseignant sur le sentiment d’appartenance, son intensité relative, et la manière dont il s’accorde avec d’autres référents identitaires en contexte de dualité politique. Outre une brève discussion sur la « question Moreno », cette contribution analyse les implications de la polarisation de l’identité subétatique en Catalogne face à la question de la sécession dans le contexte espagnol. En conclusion, on notera que la cohésion sociale est perçue comme un objectif à atteindre, qui dépend non seulement de l’instauration de politiques de la reconnaissance, mais aussi d’institutions gouvernementales qui permettent de rehausser le sentiment de confiance sociale.

Introduction

Depuis la Deuxième Guerre mondiale, la résurgence des identités ethno-territoriales coïncide avec une remise en cause du modèle centralisateur de l’État unitaire. Les modèles démocratiques rigides (« command-and-control »), tout comme les dynamiques de diffusion verticale et jacobine du pouvoir, semblent être en phase de retrait. De tels changements ont lieu au moment même où, d’une part, se concrétise une forme de supranationalisation « par le bas », soit un processus qui promeut des dynamiques institutionnelles qui vont au-delà des frontières des États souverains, comme c’est le cas avec l’Union européenne (Loughlin, 2012). Puis, de l’autre, ces changements s’effectuent alors que se met en branle une forme de décentralisation « par le haut » des entités politiques plurielles, lesquelles hébergent plusieurs communautés et sociétés qui se distinguent en matière d’identité, d’histoire, de langage, de traditions, etc. En proposant des réponses institutionnelles pour aménager cette diversité interne, le fédéralisme et le principe de la subsidiarité ont permis à ces diverses communautés de gagner en légitimité.

De manière générale, les identités multiples reflètent la sédimentation de loyautés partagées et d’aspirations politiques qui cohabitent au travers de différents niveaux d’intégration sociale et politique. En particulier, les identités subétatiques, qui sont souvent le fait de constructions socioculturelles historiques, peuvent se développer et se consolider en devenant un pôle d’identification et d’appartenance parmi d’autres au sein de l’État-nation ou structure politique souveraine. Par ailleurs, les contours de ces identités ne sont pas fixes. Des acteurs politiques trouveront souvent un intérêt à (re)façonner ces identités. En outre, lorsqu’un peuple ne s’identifie plus aux institutions politiques qui le gouvernent, la légitimité de ce système sera alors remise en question. Ainsi, les partis politiques nationalistes peuvent être le véhicule de tels processus de désengagement, en vue de favoriser une identification et une appartenance plus forte des individus à l’endroit de la communauté pour laquelle ils expriment des demandes, en vue d’une autonomie politique plus importante.

L’auto-identification et la « question Moreno »

Interpréter la nature changeante de l’auto-identification de la population et des sentiments d’appartenance collectifs n’est pas une tâche facile pour les spécialistes des sciences sociales. Au cours des dernières décennies, les dynamiques politiques qui s’expriment aux niveaux substatiques et étatiques ont été analysées à l’aide du concept d’« identité duale ». En bref, l’identité duale fait référence à la manière dont certains citoyens s’identifient aux nations minoritaires ou aux régions qui évoluent au sein de démocraties multinationales. Cela permet donc de distinguer, selon différents degrés, les appartenances ethnoterritoriales (niveau régional) et étatique (niveau national). Par l’intermédiaire de cette identité composite, les citoyens partagent leur loyauté institutionnelle entre deux ordres de légitimités politiques, sans pour autant avoir à choisir l’un au détriment de l’autre (Moreno, 2006).

Or, la quête pour une forme d’autonomie gouvernementale des régions et des communautés subétatiques montre qu’il existe effectivement une telle dualité dans la manière dont les individus s’auto-identifient : plus l’identification régionale et ethnoterritoriale prévaut sur l’identité nationale et étatique, plus les demandes d’autonomie gouvernementale seront fortes. L’existence d’une inadéquation entre les demandes d’autonomie gouvernementale des communautés subétatiques et les formes d’aménagements proposés par l’ensemble étatique souverain pourrait entrainer une dislocation de l’unité sociopolitique, en ce sens où la volonté populaire pour une autonomie gouvernementale pourrait prendre la forme d’aspirations sécessionnistes. Dans tous les cas, soutenir que l’identité ne peut pas être multiple ou composite, mais seulement homogène, revient à imposer une culture au détriment d’une autre, par la voie de l’assimilation. Inspirée par les travaux du sociologue politique Jan Linz, la « question Moreno » fut opérationnalisée en fonction d’une échelle de cinq catégories interprétatives au travers desquelles il est possible de nous renseigner sur le sentiment d’appartenance, son intensité relative, et sa portée en contexte de dualité politique.

La logique fondamentale derrière la « question Moreno » a donc été de mesurer l’intensité avec laquelle les participants vont se situer face à cinq catégories d’appartenance, qui se comprend à l’image de l’échelle suivante, appliquée d’abord et avant tout au cas de l’Écosse, en 1985 : (1) Je suis Écossais, pas Britannique; (2) Je suis plus Écossais que Britannique; (3) Je suis également Écossais et Britannique; (4) Je suis plus Britannique qu’Écossais; et (5) Je suis Britannique, pas Écossais (Moreno, 1986).

Différentes études concluent que, plus le degré d’identification à l’identité subétatique est significatif chez une personne, plus cette dernière sera portée à appuyer l’option de la sécession, et inversement. Cependant, il aussi possible de noter que les effets ne sont pas les mêmes lorsque d’autres facteurs explicatifs sont ajoutés à l’équation (Rodon & Guinjoan, 2018). En effet, bien que la promotion de l’État souverain d’une homogénéisation culturelle et identitaire ainsi que le sécessionnisme d’entités subétatiques peuvent, en partie, se renforcer mutuellement, il n’existe pas nécessairement de relation causale entre les deux variables. Chaque phénomène de mobilisation politique identitaire demeure unique et original dans ses manifestations; si certains opèrent à partir de logiques relativement semblables, d’autres agissent suivant des modus operandi diamétralement opposés. Dans l’étude de ce phénomène, on ne peut donc pas faire l’économie d’une analyse des mouvements identitaires. Par ailleurs, l’identité ne doit pas être considérée comme un synonyme du sentiment l’appartenance, puisque ce sont deux concepts qui se distinguent autant sur le plan théorique qu’empirique.

Par ailleurs, derrière de tels postulats, il existe un interminable débat entre les tenants du primordialisme (et du déterminisme biologique) et ceux du constructivisme social. Les primodialistes estiment qu’il existe une forme d’imbrication entre l’individu et la nation. De cette façon, toute personne est nécessairement enracinée dans la trajectoire historique d’une nation. Le passé, le présent, et le futur des individus sont alors interdépendants de ceux de la collectivité nationale. Le constructivisme social, au contraire, défend l’idée selon laquelle la formation de l’identité collective est le fruit de multiples interactions sociales qui se sont opérées au cours d’un long processus historique de transmission des savoirs et de construction du vivre-ensemble (Connor, 1994).

La Catalogne et l’Espagne

Suivant le cas de figure qu’est la Catalogne au sein de l’Espagne, il est possible d’observer que les effets de la crise économique de 2007-2008 ont stimulé la force de mobilisation de l’identité ethnoterritoriale catalane. Ce phénomène a été accentué en raison du rapport conflictuel « centre-périphérie » entre les gouvernements catalan et espagnol. La hausse du sentiment d’appartenance à l’endroit de l’identité collective catalane a aussi été intégrée à l’argumentaire économique, visant à justifier la cause de l’indépendance. Cette « fenêtre d’opportunité », fournie par la « Grande récession », a alors été instrumentalisée par des nationalistes catalans, qui cherchaient à faire valoir l’idée selon laquelle l’indépendance apporterait une prospérité économique sans précédent (Serrano, 2013).

La « rationalisation » économique de cette volonté de faire sécession est sans doute à l’origine de la manifestation de diverses formes d’auto-identifications catalanes – surtout celles où les individus expriment les identités « Seulement Catalan » et « Plus Catalan qu’Espagnol » (Muñoz & Tormos, 2015). On observe ainsi que la préférence pour l’indépendance a grandement été associée à l’idée selon laquelle la qualité de vie en Catalogne augmenterait significativement une fois l’indépendance réalisée. Toutefois, différentes analyses de régression soulignent que l’incitatif réel des individus à choisir l’option de l’indépendance en dépit du statu quo est d’abord et avant tout un facteur identitaire.

L’hypothèse cherchant à déterminer lequel des facteurs prévaut sur l’autre – demandes identitaires ou demandes économiques – n’est toutefois pas concluante (McCrone & Bechhofer, 2015). Tout autant qu’une simple évaluation des bénéfices économiques qui découleraient de l’indépendance, le rapport à l’identité peut avoir un impact considérable sur la portée d’une mobilisation politique (Sinnott, 2006 ; Burg, 2015).

Si l’identification forte à une communauté politique peut faciliter la conception d’un « bien commun » et améliorer la viabilité d’un système politique donné, le fait qu’un système politique fonctionne de manière relativement optimale peut également favoriser la fierté collective et renforcer un certain sentiment d’appartenance (Martínez-Herrera, 2010). Ainsi, il est évident que les différentes stratégies pour aménager la diversité peuvent rehausser la légitimité institutionnelle des systèmes politiques. Par ailleurs, en faisant la promotion de l’autonomie constitutionnelle et de l’habilitation politique des groupes minoritaires ou des territoires concernés, cela peut accroître l’intégration de la diversité nationale et ethnoculturelle au sein du pays (Choudhry, 2008). À cet égard, les défenseurs des politiques de la reconnaissance au sein des États multinationaux et multiculturels ont montré que la promotion de droits collectifs peut être tout à fait compatible avec les postulats du libéralisme politique (Taylor, 1994).

Conclusion

Les études empiriques qui traitent de l’interrelation entre les identités multiples, la diversité infraétatique et la préservation de la cohésion sociale sont, pour l’essentiel, peu convaincantes. Si plusieurs de ces travaux corroborent l’hypothèse selon laquelle les politiques de la reconnaissance et de la diversité ont un impact négatif sur la cohésion sociale, d’autres études suggèrent le contraire (Schaeffer, 2013). Dans la même veine, la légitimité des modèles de redistribution des finances publiques dépend de l’importance qu’est accordée au maintien de la confiance sociale (Rothstein, 2015). Ainsi, les actions publiques qui visent à consolider l’unité politique doivent aussi lutter contre l’idée selon laquelle accorder une trop grande attention aux demandes de reconnaissance et d’habilitation politiques viendrait justement affaiblir ces liens sociaux. En fait, ces politiques ont un taux d’efficacité variable, qui dépend surtout du contexte à l’intérieur duquel elles opèrent.

Traduction par Gustavo Gabriel Santafé.

Bibliographie

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Loughlin, John (2012), Nationalism, Ethnicity and the State: Making and Breaking Nations, London: Sage.

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Lectures complémentaires

Berg, Linda (2007), Multilevel Europeans. The Influence of Territorial Attachments on Political Trust and Welfare Attitudes.

Jeffery, Charlie and Daniel Wincott (2010), ‘The Challenge of Territorial Politics: Beyond Methodological Nationalism’, in Hay, C. (ed.), New Directions in Political Science, Basingstoke: Palgrave Macmillan, pp. 167-88.

https://www.researchgate.net/publication/312241181_The_Challenge_of_Territorial_Politics_Beyond_Methodological_Nationalism.

Moreno, Luis and Colino, César (eds.) (2010), Diversity and Unity in Federal Systems. Montreal & Kingston/London/Ithaca: McGill-Queen’s University Press. http://www.academia.edu/1769584/Diversity_and_unity_in_federal_countries.